Migraines de fin de journée, invasions quotidiennes de spams et longues errances sur la toile ont vite fait d’accuser l’information d’être disponible en trop grande quantité : L’infobésité (pas encore dans le Robert) est mère de tous les maux et première responsable de pertes d’attention ou d’incapacité à rester concentré suffisamment longtemps pour permettre la réflexion. La certitude d’être au contact d’informations capitales au prochain clic provoquerait même le délaissement des dîners de famille en face de la télévision ou d’assommantes lectures nocturnes destinées à écraser les insomnies.

Ces impressions sont régulièrement renforcées par des panoplies de chiffres très explicites quant à une overdose d’information disponible au risque d’engendrer une confusion non seulement fausse mais également dangereuse.
En effet, si tout le monde est d’accord pour dire que l’information n’a jamais été aussi abondante, rien ne permet d’affirmer qu’il y en ait trop.

En se focalisant sur l’objectivité des chiffres relatifs à l’explosion des informations disponibles – c’est-à-dire stockées quelque part sur des serveurs, les experts commettent plusieurs imprudences dont celles-ci :

  • Pour être réelle, l’ampleur de la progression de la quantité d’information disponible n’en est pas moins contestable. Les millions et zillions de bytes annoncés sont spectaculaires mais veulent dire un peu tout et n’importe quoi. Ainsi, une très grande part de l’explosion des chiffres s’explique par la simple conversion des fichiers Vidéo et Photo au format HD, multipliant d’un coup et artificiellement les chiffres par plusieurs dizaines.
  • Nombre d’informations sont relayées à l’identique ou à peine modifiées, des milliers de fois, et sont néanmoins comptabilisées à chaque fois comme si elles étaient uniques. La redondance est difficilement identifiable et les indicateurs actuels n’en tiennent aucunement compte.
  • D’autres études spécifiques loin de laisser penser que l’homme moderne subirait une indigestion d’informations, démontrent qu’au contraire, chaque information unique est lue ou visualisée par un nombre moins important de personnes qu’auparavant.
  • L’essentiel de la production et de la consommation d’informations regarde une ultra minorité de personnes sur le Web. Ce n’est absolument pas tout le monde qui avale l’équivalent de 6 quotidiens par jour.

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En résumé, l’omniprésence d’un seul indicateur imparfait, le byte de données, devrait inciter à plus de prudence et empêcher de livrer des conclusions trop hâtives sur le bombardement supposé de nos esprits. En n’acceptant pas la nuance, en mettant par exemple sur le même plan l’utilité de l’information pouvant être contenue dans 1 demi-méga de fichier texte et celle contenue dans un demi-Giga de video-clip, l’essentiel des études ne démontre qu’une seule chose : Le commerce des serveurs de données se porte très bien et cela devrait continuer un bon moment, pour s’envoler au-delà même des 5% d’éléctricité actuellement consommés dans les seuls Etats-Unis.

Ma conviction est que les discours sur un excès de l’offre ne doivent pas se développer car ils sont loin d’être innocents et peuvent même être considérés comme dangereux. Le sentiment d’impuissance manifesté parfois face au “déluge de données” s’explique plus par le manque d’aptitude et l’impréparation de nos cerveaux à recevoir et à gérer des informations transitées par de nouveaux médias que par un excès de l’offre. Cet excès supposé est d’ailleurs une antienne aussi vieille que le concept même d’information, et elle est par exemple très bien analysée par Eco dans Le Nom de la Rose, génial roman mettant en scène des moines obscurantistes qui voient la connaissance comme un péril et la bibliothèque comme un terrain de conflit.

Aujourd’hui plus que jamais, notre effort doit se porter sur la connaissance des médias et sur le développement des nouvelles formes d’apprentissage pour les enfants et pour l’ensemble des générations, qui ont toutes soif d’aborder le maximum d’informations avec le maximum d’utilité.
Il est en effet temps de s’éloigner de l’origine latine d’informer, informare, donner forme : tout le défi de la société de l’information réside dans le fait de savoir utiliser l’information et non plus d’être utilisé par elle.