La rédaction de Libération confie ce jour les clés du journal à une cinquantaine de philosophes, “à charge pour eux de raconter l’actualité à leur manière.”

Cette idée semble alléchante, faite pour amener l’esprit libre et avide de connaissances à débourser son euro et quelques centimes pour prendre de la hauteur par rapport à une actualité obsédée par les millimètres de neige observés ci et là.

Elle ne l’est pourtant pas, et confier les clés de l’actualité à des philosophes ressemblerait presque à un oxymore. Ces amoureux de la sagesse, ces princes du doute, n’apparaissent en effet plus aux yeux du public, au moins depuis Kraus, les plus aptes à s’emparer des faits d’actualité, de dimension tantôt trop insignifiante, tantôt trop imposante, pour les soumettre ensuite à l’épreuve intangible d’un nombre maximal de signes à respecter ou d’un nombre minimal d’exemplaires à vendre. Non, pour ça il y a des journalistes, professionnels experts et dévoués, lorsqu’il s’en trouve.

Car l’honnête et bon journaliste est certes rare mais il reste nécessaire à la respiration de nos démocraties (comme le prouve peut-être l’épisode WikiLeaks sur lequel je reviendrai très prochainement ) et n’est ni réduction mercantile du monde, ni prostitution de la langue, n’en déplaise à Kraus. Il est le signe immédiatement visible d’une société libre dans son expression et dans son contrôle des pouvoirs et il est aussi l’influenceur le plus constant, le plus éclairé dans ses choix et critiques.
Alors, l’actualité aux philosophes ? Certes non ! comme dirait Musil dans son Homme sans qualités

S’il vivait encore, Platon […] serait sans doute ravi par un lieu où chaque jour peut-être créée, échangée, affinée une idée nouvelle, où les informations confluent de toutes les extrémités de la terre avec une rapidité qu’il n’a jamais connue, et où tout un état-major de démiurges est prêt à en mesurer dans l’instant la teneur en esprit et en réalité.
Il aurait deviné dans une rédaction de journal ce topos ouranios, ce céleste lieu des idées dont il a évoqué l’existence si intensément qu’aujourd’hui encore tout honnête homme se sent idéaliste quand il parle à ses enfants ou à ses employés.
S’il survenait brusquement aujourd’hui dans une salle de rédaction et réussissait à prouver qu’il est bien Platon, le grand écrivain mort il y a plus de deux mille ans, il ferait évidemment sensation et obtiendrait d’excellents contrats.
S’il se révélait capable, ensuite, d’écrire en l’espace de trois semaines un volume d’impressions philosophiques de voyages et un ou deux milliers de ses célèbres nouvelles, peut-être même d’adapter pour le cinéma l’une ou l’autre de ses œuvres anciennes, on peut être assuré que ses affaires iraient le mieux du monde pendant quelques temps.
Mais aussitôt que l’actualité de son retour serait passée, si M. Platon insistait pour mettre en pratique telle ou telle de ces célèbres idées qui n’ont jamais vraiment réussi à percer, le rédacteur en chef lui demanderait seulement de bien vouloir écrire sur ce thème un joli feuilleton pour la page récréative (léger et brillant, autant que possible, dans un style moins embarrassé, par égard pour ses lecteurs) ; et le rédacteur de ladite page ajouterait qu’il ne peut malheureusement pas accepter de collaboration de cet ordre plus d’une fois par mois, eu égard au grand nombre d’écrivains de talent. Ces deux messieurs auraient alors le sentiment d’avoir beaucoup fait pour un homme qui, pour être le Nestor des publicistes européens, n’en était pas moins un peu dépassé et, comme valeur d’actualité, ne pouvait être comparé disons à un Paul Arnheim.