Nouvelle querelle entre les anciens et les modernes assaisonnée au goût du jour ? Ou ultimes soubresauts d’un Internet libertaire désormais prié d’abandonner ses ambitions d’extra-territorialité et de rentrer dans le rang d’une société ordonnée par les Etats-puissance de la planère ? L’épisode WikiLeaks vient à point nommé pour rappeler ce qu’Internet est capable de changer dans notre rapport au pouvoir et à l’information.

 

L’âpreté des attaques portées par les gouvernements d’une part et la ferveur des soutiens au site WikiLeaks et à son fondateur d’autre part, ne laissent aucun doute sur la gravité émotionnelle de la situation : Sans en avoir nécessairement conscience, les acteurs de la scène sont en train de négocier les termes de notre avenir, dictatorial parce que totalement transparent ou totalitaire parce qu’abusivement secret, c’est selon les points de vue et souvent sans nuances.

Alors que 700 cables diplomatiques sur 250 000 ont été rendus publiques, la quantité d’informations confidentielles déposées sur la place publique dépasse tout ce que nous connaissons en termes de révélations de secrets, hors temps de guerre. Que cette information soit accessible pour l’ensemble des citoyens du monde est nouveau. Et qu’une telle quantité soit en circulation libre entraîne forcément une dose de désordre au moment où il apparaît évident que les gouvernements n’ont pas encore réussi à définir correctement les responsabilités qui doivent être mises en jeu face à cette nouvelle situation.

Si les commentateurs et analystes ont rapidement sauté sur le sujet pour reprendre leurs vieilles antiennes au sujet d’une transparence, ardemment souhaitée ou au contraire profondément abhorrée, ils sont peu nombreux à avoir vu avec précision deux éléments pourtant centraux.

1. Que la rengaine Orwellienne est aujourd’hui partiellement dépassée et que le discours de la domination totalitaire d’un Big Brother comblé dans son désir de domination par l’apparition des nouvelles technologies ne tient pas. En effet, Big Brother ne nous regarde pas, c’est nous qui regardons Big Brother.
We are watching Big Brother, pouvons-nous dire à chaque coin de rue.

Dés lors, nous ne devons pas être choqués outremesure du fait de voir les Etats recourir aux moyens les plus extrêmes pour interdire ce que nous refusons pour nous-mêmes. Reconnaître que le secret diplomatique doit rester un secret, peut ensuite servir de façon très utile pour l’extension de cette reconnaissance à d’autres domaines que nous entendons nous, citoyens lambda, conserver secrets. Le maintien d’un droit à une vie privée, la préservation de secrets bancaires, médicaux, industriels, doit rester une priorité dans les combats à mener dans une société de l’information soumise de plus en plus aux ambitions de géants économiques disposant de larges moyens technologiques et d’investigation, Google, Apple ou Facebook, pour en citer quelques-uns.

2. Que l’information sans une juste contextualisation préalable est une arme à multiples tranchants dont nous ne pouvons pas prédire les comportements. Julian Assange, informaticien et non journaliste de métier ou de formation, a effectivement pris des précautions en proposant une intermédiation journalistique de la part du NYT, du Guardian, d’El Pais, du Monde et de Der Spiegel, mais ce choix est loin d’être parfait et ne peut pas ne pas soulever de légitimes questions si l’on songe que ces 5 titres appartiennent tous à une culture dominante occidentale (pour aller vite) et qu’aucun quotidien asiatique, arabe, africain ou latino-américain n’a été sollicité pour effectuer le travail de filtrage et de sélection.
Un choix qu’on peut considérer comme aberrant au moment où l’on assiste à un rééquilibrage culturel généralisé et qui ne devrait plus tarder à engendrer méfiances et contre-informations de la part du reste du monde.
En effet, c’est au nom de quels principes et de quels intérêts (et au profit de qui, surtout) que ceci ou cela doit être protégé et pas le reste ?

Et à supposer que les filtres retenus soient opérants, ils ne prémunissent en rien contre le rapprochement ultérieur d’informations éloignées mais dont la lecture simultanée et déductive peut entraîner des effets non prévus et néfastes à la sécurité des personnes que l’on veut protéger…

Faute de préparation, tout le monde improvise cahin-caha des réponses incomplètes face à l’apparition de nouveaux paramètres nés de la transition de nos sociétés vers un monde globalisé et numérique.


Ces réponses, sauf exception, montrent que nous ne savons toujours pas quoi penser de la vision qu’Assange partage avec Zuckerberg et d’autres, sur le fait qu’un monde meilleur serait un monde à livre ouvert où nos actes et paroles ne supporteraient plus d’être privées et où la confidentialité et le secret n’auraient plus lieu d’être.
Et ça, c’est franchement inquiétant.