Il y a une semaine juste, la nouvelle avait fait le tour du Web en quelques heures. Un slide volé chez Yahoo montrait que la firme américaine allait laisser tomber plusieurs services, MyBlogLog, AltaVista, et surtout Delicious.

Pour les nouveaux arrivés ou pour ceux qui ont une culture Web honnête mais limitée, Delicious est un service distant de collection de signets qui permet d’avoir accès à l’ensemble de sa bibliothèque de Bookmarks, tagguée et organisée, depuis n’importe quel endroit connecté au Net. Créé en 2003 par Joshua Schachter, le service connaît un succès foudroyant et il est racheté deux ans plus tard par Yahoo pour une somme estimée entre 11 et 22 millions de dollars.
En 2008, le site compte 5.8 millions de membres et recense près de 180 millions de signets.
En 2010, et après l’avoir indiscutablement freiné dans sa dynamique et ses velléités d’innovation, Yahoo s’en débarrasse.

Au-delà des frayeurs causées par la possible perte de milliers de signets pour ce qui me concerne et de dizaines de milliers pour d’autres, c’est une annonce fortement symbolique pour au moins deux raisons.

La fin du 2.0

La première est qu’elle signe la fin de ce que l’on a appelé le Web 2.0, moment historique qui correspond à une transformation des usages vers un projet plus collaboratif où les utilisateurs du Web ne sont plus de simples visiteurs mais des collaborateurs qui s’investissent spontanément dans la production de contenus.
Avec d’autres, dont Flickr également racheté par Yahoo, Delicious porte haut les espoirs d’un espace partagé et pas tout à fait commercial. Le site devient rapidement une véritable caverne d’Ali Baba pour ce qui devient le “Web caché”. Ici, l’on trouve tout ce qui n’apparaît pas dans le top 5 des réponses Google mais qui n’en est pas moins pertinent. Des communautés s’y créent et c’est un alter-google, sans algorithmes, humain et extrêmement intelligent, qui s’y constitue et prospère avec discrétion.

Et là, la politique de Yahoo peut poser question, tant il est évident qu’elle a sabordé sciemment cette start-up pour l’abandonner sur le bord de la route cinq ans plus tard. Car Yahoo n’a jamais essayé de faire progresser le service, grosso modo le même qu’en 2005 voire légèrement moins bon après l’ajout de fonctionnalités discutables, et n’a jamais proposé de service payant auxquels des centaines d’utilisateurs sont néanmoins prêts à souscrire et qu’ils réclament même, pour peu que le service continue…

Les déçus de Delicious ont d’ailleurs compris que Flickr, l’autre trésor du groupe, pourrait être également visé à terme. Flickr c’est des dizaines de millions de personnes accrocs à un service de partage de photos organisé en plusieurs communautés très fortes et articulées autour d’une passion, s’échangeant trucs et astuces, proposant des services, et se rencontrant physiquement de façon fréquente.

 

 

La politique menée par Carol Bartz au sein de Yahoo, très agressive commercialement, fait peu de cas de ces communautés qui assistent au naufrage lent mais sûr d’un service qu’elles adorent et auquel elles attachent un très grand prix. Certes, il serait ahurissant que Flickr soit liquidé à court terme, mais le site voit arriver autour de lui une nouvelle concurrence (Instagram, facebook, et autres) contre laquelle il essaye peu ou rien.

Se faire racheter par Yahoo apparaissant comme une consécration il y a encore deux ans, tant cette entreprise, en plus du cash non négligeable qu’elle réservait aux développeurs de nouvelles applications, promettait de nouveaux débouchés et de nouveaux horizons pour un Web toujours plus innovant. N’estimait-on pas alors que Zuckerberg faisait un périlleux pari en refusant le milliard de dollars proposé par Yahoo ?
Il n’en est plus rien, et la perte pour Yahoo, coupable d’avoir raté le pari du 2.0, est aujourd’hui assez considérable.

Les questions liées au 3.0

La seconde concerne l’avenir du Web, le Web 3.0, ou encore Web², Web au carré, Web squared, peu importe.
Conceptualisée par les deux penseurs du net, Tim O’Reilly et John Battelle, cette évolution du Web parie sur une agrégation indépendante des zillions de métadonnées qui s’échangent chaque jour sur le Web.
Dans le Web 3.0, ce sont des programmes auto-apprenants qui surveillent les flux et compilent les données pour proposer de nouveaux services sur un marché personnel et professionnel qu’on estime gigantesque.
Cette évolution s’appuie toutefois sur une hypothèse, c’est que ces données sont ouvertes et disponibles en permanence et suppose donc que ce que l’on appelle le Cloud Computing (nuage de données en français) soit généralisé.
C’est un peu ce qu’ambitionne Google avec son nouveau système d’exploitation Chrome OS annoncé comme révolutionnaire (il ne pourrait d’ailleurs en être autrement de la part de Google) et qui propose de gérer l’ensemble des données personnelles de M. tout le monde via un simple navigateur Web.
Idéal pour accompagner le développement de Notebook et autres tablettes moins généreuses en espace que les terminaux traditionnels, le succès de Chrome OS est intimement lié aux services dans les nuages de Google (messagerie, Google docs, groupes, etc.).
Alors qu’il est encore possible aujourd’hui de lancer une application sur le Web et de la faire tourner avec des données (texte, graphes, musique, photos, vidéos, …) que l’on stocke dans un endroit précis sur son micro-ordinateur, cela sera de plus en plus difficile dans le futur si l’on accepte la logique et les conditions commerciales de Google & Co., qui rappelons-le usent volontiers de l’argument de la gratuité…

La disparition de Delicious et la menace qui plane sur Flickr peuvent dés lors être interprétées comme les arguments négatifs visibles pour les millions d’usagers du Web et rappellent une nouvelle fois le caractère crucial des notions de protection de données.
Ce ne sera pas la dernière.