Paper.li, Scoop.it, Flipboard et Storify sont les nouvelles plateformes vedettes du Web. Pratiques et attendues par les internautes, elles inventent un mot, la curation, et remettent en cause les principes de domination des médias traditionnels les plus conservateurs.

Au début du web, l’équation était assez simple à comprendre, pas trop éloignée de ce qui pouvait se faire dans le pré-numérique : Il y avait d’un côté une minorité, les producteurs de contenus, qui mettaient en ligne du texte, beaucoup, de la photo, assez, et quelques vidéos et animations, et de l’autre, une majorité, encore peu nombreuse, de possesseurs de modems capables de trouver et de lire ces contenus. Et si d’aventure on en venait à trouver un contenu un peu moins médiocre que les autres, c’était un clic droit et l’on envoyait tout ça dans un dossier soigneusement nommé et rangé.

Puis très vite, parallèlement à l’apparition des lignes haut débit, les technologies numériques et logicielles vinrent à se développer et transformer progressivement les usages. Des blogs et des sites spécialisés commencèrent peu à peu à voir le jour et accueillir le meilleur et le pire des captures photographiques et vidéo, qui devenaient de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que les appareils baissaient en prix et augmentaient en qualité.
Les plateformes comme MySpace et Skyblog ressemblaient à des bazars sans nom, cacophoniques et peu attirantes nonobstant leur phénoménal succès. C’est à cette époque que Google pouvait commençait à triompher en devenant l’arme indispensable pour répertorier, indexer et retrouver tel groupe de musique super cool ou telle collectionneuse de tickets de ciné et adepte de l’introspection photographique.

Zz7167470d

Le web, un tonneau de Danaïdes
Puis vint Facebook, certes plus sobre mais qui très vite allait s’avérer être comme le reste de l’Internet du nouveau siècle, un tonneau de Danaïdes où des tonnes de photos et des millions de vidéos peuvent se partager sur le site chaque jour et s’ajouter aux 3000 twitts/seconde ou aux 24 heures de vidéo uploadées sur YouTube pour chaque minute écoulée.

Les nouvelles pratiques de partage de morceaux de musique, de vidéos, de photos, de statuts sur sa forme du lundi matin ou de ses résolutions pour le week-end, auront achevé de rendre le monde infobèse.
L’information déborde et il n’est plus un sujet ou une thématique qui ne propose du contenu à lire pour des générations et générations d’internautes un peu pris au dépourvu.
Google ne fonctionnant plus aussi bien – il n’est pas rare désormais qu’on ne trouve rien de pertinent sur un sujet sur les 3 premières pages, et ne proposant pas réellement une hiérarchie qualitative et intelligente des résultats proposés, de nouveaux moyens algorithmiques et humains voient aujourd’hui le jour, comme Pearltrees, Scoopt.it, Storify ou encore FlipBoard pour les tablettes.

Les atomes et les molécules de l’information
Ces outils, dits de Curation, proposent de réduire le bruit inutile et polluant contenu dans les masses d’informations, et offrent aux internautes et aux marques la possibilité d’agréger les informations éparpillées sur différents médias et différentes plateformes afin de les organiser, éditorialiser et partager. Chaque internaute peut désormais se transformer en Curator, capable d’organiser les salles de ses univers virtuels ou de participer à des travaux collectifs de collecte et de partage d’informations, sur un sujet ou un autre.

Parmi les nombreuses questions que peut soulever l’apparition de ces nouvelles plateformes et techniques de traitement des informations, il en est une qui concerne particulièrement les médias et producteurs de contenus qui ne cessent de s’interroger sur le caractère menaçant ou opportun que peuvent représenter ces nouvelles évolutions.  
En réalité, ils ne réalisent que trop tard que l’appropriation de l’agrégation des contenus par les internautes se situe au coeur même des profondes modifications introduites par le numérique.
Prenons l’exemple de l’industrie du disque et observons que les pratiques de téléchargement sont venues fortement bousculer les habitudes d’agrégation imposées par les labels sans que ceux-ci s’en rendent compte puisqu’ils ont longtemps continué et continuent encore de proposer des “albums” (le mot employé est parlant) dont le format répond surtout à une nécessité de compléter les 3 ou 4 hits voulus par le public par des titres de moindre importance mais capables de justifier l’achat d’un LP, nécessairement plus cher.
Prenons également l’exemple d’un quotidien de presse. N’est-ce pas là aussi une agrégation forcée de contenus proposée au lecteur ? Les mots-croisés, les cotes boursières et le Sudoku sont-ils appréciés de la même manière ? J’achète un journal mais est-ce que pour autant je “consomme” l’intégralité de celui-ci ? Suis-je tenu de lire le courrier des lecteurs du Figaro lorsque je parcours ses pages d’actualité internationale ?

Curation horizontale Vs. Curation verticale
Le coeur du problème peut s’énoncer ainsi : Débarrassés des contraintes liées aux coûts de reproduction des supports, les individus ne font que substituer une logique de curation verticale à une curation horizontale.
Ils décident des contenus de leur journal après avoir longtemps acheté des journaux qui décidaient leur contenu pour eux. Et deviennent ainsi libres de rassembler tous les bons papiers, commentaires et vidéos relatifs à la révolution en Egypte, de les partager, mettre à jour et en débattre avec d’autres passionnés de géopolitique en ayant la liberté de laisser de côté les récents et honorifiques succès des handballeurs. 

A condition de reconnaître ces évolutions et de décider de les accompagner plutôt que de les combattre, les médias peuvent encore en retirer quelques substantiels avantages, par exemple par la monétisation d’espaces publicitaires ultra-ciblés, mais pas seulement. Ils peuvent également, comme le fait avec succès le Huffington Post, décider d’être aussi les meilleurs dans ce domaine et d’envisager à nouveau le travail journalistique comme un travail de veille, de tri, d’analyse, de sélection et de partage au service du lecteur. De curation, en somme.